Le nourrissage culturel de Serge Boimare
Certains élèves ne progressent pas malgré les aides répétées : plus on insiste sur l'exercice, plus ils se ferment. Serge Boimare propose de prendre le problème à l'envers. Avant de faire répéter, il faut nourrir : lire chaque jour à voix haute de grands textes, puis faire parler les élèves de ce qu'ils ont entendu.
Ancien instituteur, psychopédagogue et psychologue, Serge Boimare a longtemps dirigé le Centre médico-psychopédagogique Claude Bernard à Paris. Sa démarche, appelée « nourrissage culturel » ou « médiation culturelle », s'est construite au contact d'enfants intelligents mais en échec massif, souvent agités ou en grande résistance face aux apprentissages.
Le constat : la peur d'apprendre
Pour Boimare, beaucoup d'élèves en échec ne manquent ni d'intelligence ni d'entraînement : ils ont peur d'apprendre. Apprendre oblige à attendre, à douter, à se tromper, à accepter de ne pas savoir pendant un moment. Un enfant dont le « monde interne » est trop fragile ne supporte pas cette frustration.
Il met alors en place un empêchement de penser : un mécanisme d'évitement qui se déclenche dès qu'une tâche demande de réfléchir. Quatre leviers de l'apprentissage s'en trouvent affaiblis :
- La curiosité : elle reste centrée sur soi et sur des préoccupations très archaïques (la peur, la violence, la séparation, la mort), sans accès à la généralisation.
- Les stratégies d'apprentissage : l'élève évite le doute, ne fait que ce qu'il sait déjà faire, refuse la recherche.
- Le comportement : agitation ou endormissement, sentiment de dévalorisation, parfois de persécution. Le corps prend le relais de la pensée.
- Le langage : pauvre, peu argumenté, il ne permet plus à la pensée de se structurer.
D'où la conclusion de Boimare : refaire la même chose « en plus petit et plus lentement » ne marche pas avec ces élèves. Le soutien par la répétition renforce même l'évitement.
Le nourrissage culturel : principe et choix des textes
Le principe est simple : alimenter la « machine à penser » de l'élève avec des récits forts, lus par l'adulte, pour qu'il apprenne à se faire des images avec des mots. La culture n'est pas un supplément d'âme : c'est elle qui relie les savoirs entre eux et redonne du sens à l'école.
Les textes choisis sont les grands récits fondateurs :
- les mythologies (grecque en particulier : Hermès, Ulysse, Thésée, Héraclès) ;
- la Bible et les récits des origines ;
- les contes traditionnels et les fables ;
- les romans d'aventure et initiatiques (Jules Verne, Hector Malot) ;
- des récits historiques.
Pourquoi ces textes ? Parce qu'ils parlent, de façon mise à distance, des questions qui obsèdent ces enfants : l'origine, la loi, la rivalité, la peur, la mort. Boimare observe que plus les élèves sont en difficulté, plus ils sont attirés par des textes hauts en couleur, voire violents. Le récit offre une forme socialisée à ces angoisses : l'enfant peut y penser sans être submergé.
Le dispositif en classe
Le nourrissage se pratique tous les jours, idéalement à heure fixe. Les mises en œuvre varient : une fiche académique de Bordeaux retient environ 15 minutes de lecture quotidienne ; une classe pilote au Luxembourg y consacre une séance complète de 45 minutes chaque jour. La séance suit trois temps :
- La lecture à voix haute par l'adulte, d'un texte long lu en feuilleton, épisode après épisode. L'élève n'a rien à produire : il écoute et se fait des images.
- Le débat et l'entraînement à parler : on reformule l'épisode, on discute des choix des personnages, on donne son avis et on le justifie. L'adulte aide à passer du ressenti brut à une parole argumentée.
- La trace : dessiner une scène, écrire une phrase ou un court texte, relier l'épisode à une notion travaillée en classe. C'est le pont vers les apprentissages formels.
La régularité compte plus que la durée. Le feuilleton crée une attente d'un jour sur l'autre : l'élève revient à l'école en voulant connaître la suite.
Une vigilance : le nourrissage ne remplace pas l'enseignement explicite de la lecture. Il prépare le terrain psychique pour que l'élève puisse s'y engager.
Pour aller plus loin
Ouvrages de Serge Boimare
- L'enfant et la peur d'apprendre, Dunod, 1999.
- Ces enfants empêchés de penser, avec Samuel Socquet-Juglard, Dunod, 2008.
- La peur d'enseigner, Dunod.
- Retrouver l'envie d'apprendre : présentation de la méthode avec déroulés de séances et outils.
Textes souvent utilisés en nourrissage
- Murielle Szac, Le Feuilleton d'Hermès, Bayard Jeunesse (100 épisodes de mythologie grecque).
- Réécritures de Jules Verne et d'Hector Malot accompagnées de fiches d'animation (Bayard Jeunesse).
Sources consultées
- Fiche de lecture « Ces enfants empêchés de penser », académie de Nancy-Metz
- Fiche outil F24 « Le nourrissage culturel », académie de Bordeaux
- La culture au service de la réussite, ministère luxembourgeois de l'Éducation, 2015
- Retrouver l'envie d'apprendre, librairie Mollat
- L'enfant et la peur d'apprendre, recension, CNLJ-BnF



Vos commentaires